Abus de pouvoir. Pour demeurer à l’Elysée, Nicolas Sarkozy ressort la carte de l’islamophobie afin d’attirer les électeurs du Front national. Plus qu’une tactique conjoncturelle, la stigmatisation des musulmans fait partie intégrante de la politique pratiquée depuis cinq ans par le président sortant. Illustration.
Identité nationale, burqa, viande halal, prières de rue, nounous voilées, réservations de piscine, obsession envers Tariq Ramadan, instrumentalisation de Forsanne Alizza, expulsion en fanfare d’imams marginaux, entre autres gadgets : l’islam comme objet de terreur exotique a considérablement été exploité par les pouvoirs publics et la majorité présidentielle depuis 2007. Nombre de commentateurs indulgents y ont vu une simple volonté électoraliste de la part de l’UMP, désireuse de récupérer les voix du Front national. C’est ignorer pourtant un aspect fondamental -et jamais débattu- de la politique mise en oeuvre par Nicolas Sarkozy depuis son arrivée au pouvoir : le fichage policier d’une part croissante de la population musulmane française.
Une information édifiante figure en ce sens dans un ouvrage récemment publié et intitulé “L’espion du président”. La brillante enquête menée par les journalistes Olivia Recasens, Didier Hassoux et Christophe Labbé confirme ce qui faisait auparavant l’objet d’une rumeur dans les cercles associatifs musulmans. Extrait issu du chapitre 18:
« Cristina, fichier de la DCRI, recense tous ceux qui peuvent de près ou de loin porter atteinte à la sécurité du territoire. Concernant la communauté musulmane, Cristina est doté d’un véritabe estomac d’autruche, avalant un peu tout et n’importe qui. Chaque année, les départs à La Mecque, suivis avec attention par les antennes DCRI des aéroports parisiens, sont l’occasion d’y faire entrer de nouveaux noms. Parmi ces pélerins, beaucoup n’ont aucun lien avec un quelconque islamisme radical. La “répression préventive”, c’est le leimotiv du Squale en matière de terrorisme ».
Police politique
Le “Squale” est le surnom prêté à Bernard Squarcini, responsable de la Direction centrale du renseignement intérieur. Cette structure policière est née en 2008 à la suite de la fusion entre les RG et la DST. Quant au fichier Cristina, celui-ci constitue la base de données, classée “secret-défense”, dans laquelle figurent les noms des dizaines de milliers de Français, soupçonnés de pouvoir porter atteinte “aux intérets fondamentaux de la Nation”. Son domaine spécifique et officiel : la lutte contre le terrorisme associée au contre-espionnage. Sur un plan pratique, le fichier Cristina, amplifiant la collecte des renseignements dévolus depuis 1997 à la DST, est essentiellement géré par ce qui est dénommé -au sein de la DCRI- la “sous-division R”. Ce groupe de policiers, dirigé par le commissaire divisionnaire Stéphane Tijardovic, opère dans une opacité totale. Comme le révèle “L’espion du président”, ils sont également habilités, sans contrôle d’une autorité indépendante, à mettre sur écoute, par téléphone ou internet, quiconque leur paraîtra susceptible, en raison de sa “radicalité”, de devoir faire l’objet d’une surveillance particulière. De même, ils pratiquent au besoin le “siphonnage” à distance des disques durs ou la sonorisation des appartements après avoir commis une effraction indolore de la porte d’entrée. Leur règle selon les auteurs de l’enquête : le “pas vu pas pris”.
Le chapitre 18 de l’ouvrage révèle en détail l’instrumentalisation politique de l’anti-terrorisme : lorsqu’il s’agit ainsi d’étouffer une affaire compromettante pour l’Elysée, le patron de la DCRI sait pratiquer la diversion de médias complaisants en faisant “fuiter” tel ou tel pseudo-danger imminent associé à l’islamisme. Quant au fichier Cristina, instauré depuis 2008 et emblématique des dérives du pouvoir, il est le fruit de la rencontre entre le sarkozysme ultra-sécuritaire aux penchants islamophobes et la haute technologie dédiée à la surveillance policière. Contrairement au fichier Edvige, largement débattu en raison de son intrusion dans la vie privée des militants syndicaux ou associatifs, le fichier Cristina, plus focalisé sur la menace “islamo-terroriste”, n’a pas fait l’objet d’une controverse depuis sa mise en place.
Davantage que le discours relatif au halal ou à la burqa, cette inscription policière de plus en plus de musulmans français, devenus soudainement suspects en raison de leur pélerinage à La Mecque, en dit long sur le clan au pouvoir. Un groupe d’hommes -digne par ses pratiques illégales et secrètes d’un cartel- qui n’hésite pourtant pas à pousser des cris d’orfraie lorsque les éditorialistes de l’Humanitédénoncent le pétainisme rampant, déjà évoqué l’an dernier par Oumma, de Nicolas Sarkozy. Un parallèle historique est pourtant envisageable : le dernier homme d’Etat a avoir fiché à grande échelle des individus en raison de leur identité religieuse se nommait précisément Philippe Pétain.
Bonne nouvelle : l’élite de France a festoyé en toute tranquillité. Le Siècle, association mondaine regroupant les principaux dirigeants politiques, économiques, culturels et médiatiques du pays, s’est récemment réuni en l’absence, cette fois-ci, de tout manifestant hostile. Reportage.
Il est 22h30, place de la Concorde à Paris, ce mercredi 23 novembre. Un homme s’échappe à toute allure de l’Automobile Club de France : il s’agit de Denis Olivennes, patron d’Europe 1. Je l’interpelle afin de connaître son opinion sur le Siècle, ce club huppé et discret qu’il vient à peine de quitter. « Ah non ! Sûrement pas ! », s’exclame en hâtant le pas vers sa mini noire l’ancien dirigeant de la FNAC et du Nouvel Obs. Curieux manège : un mois plus tôt, c’est le même homme qui prit congé, toujours en premier, de l’assemblée mondaine.
Contrairement à la plupart des convives, il n’est pas demeuré sur le trottoir, à ces deux reprises, afin de prolonger la conversation avec les possédants du pouvoir. En cette fraîche soirée de novembre, il avait pourtant l’embarras du choix pour tenir causette : le présentateur David Pujadas, le Pdg de France Télévisions, Rémy Pflimlin, les ministres Nathalie Kosciuzko-Morizet et Xavier Bertrand, le directeur de Sciences Po, Richard Descoings, le président de l’Institut français, Xavier Darcos, l’ex-patronne de France 24, Christine Ockrent, ou le Pdg du fonds d’investissement PAI Partners, Lionel Zinsou.
Who’s who
Ce dernier, ancien associé de Laurent Fabius et administrateur de Libération, était déjà présent, comme Denis Olivennes, au dîner précédent -celui du 26 octobre. Il faisait partie de la poignée, avec le journaliste du Figaro, Alain-Gérard Slama, et l’associé-gérant de Rothschild & Cie, Hakim El Karoui, à quitter les lieux en dernier. L’air était plus doux et ils furent nombreux alors à prendre leur temps pour se dire au revoir : Rachida Dati, l’ex-journaliste Catherine Nay et Alain Terzian, président de l’Académie des Césars, s’en allèrent ensemble dans la voiture avec chauffeur de la maire du VIIème arrondissement de Paris tandis que l’ancien ministre du Budget, Eric Woerth, semblait quelque peu délaissé par ses camarades.
Autour d’eux, c’était le défilé des powerful people : le producteur de cinéma Marin Karmitz, les journalistes Arlette Chabot et Serge Moati, l’avocat de Jacques Chirac et DSK, Jean Veil, l’ex-Pdg de Renault, Louis Schweitzer, l’éditrice Teresa Cremisi, le chroniqueur littéraire Pierre Assouline, l’ancien balladurien Hervé Gaymard, l’eurodéputé socialiste Henri Weber, le ministre et membre du Nouveau Centre, François Sauvadet, l’éditorialiste Nicolas Baverez et l’essayiste François Heisbourg, entre autres.
En octobre comme en novembre, je n’ai pas aperçu les autres illustres happy few du cénacle, notamment Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT et nouvelle présidente du Siècle, les socialistes Martine Aubry, François Hollande et Manuel Valls, le ministre des Finances, François Baroin, Jean-Christophe Le Duigou, syndicaliste de la CGT, Edouard de Rothschild, devenu copropriétaire -via une rencontre effectuée au Siècle- de Libération, François Bayrou, Jean-Pierre Chevènement, le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, le Premier ministre François Fillon, le directeur du Monde Eric Izraelewicz, son confrère de Libération, Nicolas Demorand, le Pdg du groupe RMC/BFM, Alain Weill, ou même l’actuel président de la République, Nicolas Sarkozy.
Le ghetto du gotha
Il y a foule sur le trottoir qui longe l’hôtel du Crillon. Pour cause : ils sont à peu près 300 à se réunir, dix fois par an le quatrième mercredi du mois, au dîner organisé par Le Siècle, une association surnommée le « cercle des cercles »qui comprend, de manière confidentielle, environ 900 personnalités -751 membres de plein droit et 159 simples invités- toutes issues du gratin hexagonal. L’ordonnancement de la soirée répond à un protocole strict : 40 tables de 8 convives disposés à l’avance se répartissent dans la salle, des thèmes de conversation sont prédéfinis et le repas débute à 21h après un apéritif au cours duquel on papote et on badine au-delà de l’échantillon de ses partenaires de table.
C’est le lieu par excellence pour tisser des réseaux. Cartes de visites et embrassades familières s’échangent, avant et après le dîner, au gré des croisements de fortune. Pas de conspiration mais de la connivence, des affinités, des stratégies de rapprochement : fondé sur la cooptation des pairs, le Siècle est un complot à ciel ouvert. Ni loge secrète ni salon mondain. Une caste transversale de privilégiés s’y retrouve, s’observe et s’entraide au besoin, discrètement si possible. La super-classe fréquente là son école de vanité. Aucun problème si ce n’est celui de l’étanchéité des élites et le double risque du conflit d’intérêts et de la collusion, entre grands patrons et syndicalistes d’une part, journalistes et hommes politiques d’autre part.
Festin des Rois
A la fin de la seconde guerre mondiale, un groupe de jeunes gens, mené par le journaliste radical-socialiste Georges Bérard-Quélin, décide de « créer un pont entre des mondes qui s’ignorent trop en France » et de « renforcer les chances de succès des jeunes en les faisant se connaître et s’épauler » : tels sont les statuts officiels de l’association dénommée « Le Siècle » et fondée en 1944 sous la direction d’un franc-maçon lyonnais, bientôt patron de la Société générale de presse. « Aujourd’hui, on a gardé l’idée du brassage générationnel. En ce moment, on recherche plutôt des intellectuels, des scientifiques, des personnes issues de la diversité. On essaie de recruter des plus jeunes aussi, autour de la trentaine, de la quarantaine », affirme Etienne Lacour, actuel secrétaire général du Siècle et véritable maître de cérémonie de la confrérie ultra-select. Comprenez que la vaste majorité de ses membres est, pour le moment, davantage blanche, masculine et senior.
Une oligarchie , longtemps discrète et incarnée dans une assemblée vaguement hétérogène, façonne chaque mois les contours de la doxa, qualifiée ailleurs de « pensée unique ». Les extrêmes politiques y sont bannis tandis que les figures issues de la société civile ou des quartiers populaires y sont invisibles. Comme le remarquait déjà Le Mondeen 2007, « très peu de femmes, de Beurs, ou d’écologistes ». Les rares Noirs ou Arabes sont, à l’image de l’ex-partisan de Ben Ali et ancien président de l’Institut des cultures d’islam, Hakim El Karoui, fils de notables plutôt qu’enfants des cités.
« Comme on va aux putes ! »
« On va aux dîners du Siècle pour le pouvoir », affirme avec une rare franchise Jean-Louis Beffa, ancien dirigeant de St-Gobain. « J’y vais comme on va aux putes ! », me rétorque, à la sortie du dîner de novembre et sous couvert d’anonymat, le dirigeant influent d’un média audiovisuel. Deux jours plus tôt, le lundi 21 novembre, j’avais longuement interrogé Denis Jeambar, autre figure médiatique et membre de longue date du Siècle.
De retour de l’Elysée où il s’était rendu à la décoration de son ami -et convive du Siècle- Claude Allègre, l’ex-patron de l’Express tient à démystifier l’aura du Siècle : « C’est juste un club de conversation, rien de plus ! Sans aucun renvoi d’ascenseur… sauf peut-être pour Alain Minc qui en a bien profité… Il y a tant de fantasmes à propos du Siècle, c’est juste ridicule ! Pour avoir fréquenté jadis un groupe bien plus secret et puissant, dans lequel j’ai mis un pied avant de vite m’en retirer, je peux vous affirmer que le Siècle n’a rien d’une conspiration ! ». A ma question portant sur l’identification de ce « groupe bien plus puissant », Denis Jeambar élude et botte en touche, se contentant de « se réjouir que nous ne sommes pas dans un pays fasciste car, si ces gens que j’ai vus dans ce groupe très restreint parvenaient aussi facilement à collaborer à des fins négatives, nous serions alors en danger. Mais, rassurez-vous, il n’en est rien ! ». Me voilà rassuré.
Géopolitique sur le trottoir
Une fleur jaune accrochée à son veston, Gilles Kepel déambule avec nonchalance le long du trottoir jouxtant l’Automobile Club de France tout en discutant avec Lionel Zinsou à propos de l‘avenir géostratégique des pétromonarchies du Golfe. Croisé à la sortie du dîner de novembre, cet éminent politologue, spécialiste du monde arabo-musulman, me confirme à sa manière les propos de Denis Jeambar : « Nous sommes ici dans un lieu de conversation, d’émulation intellectuelle. Il serait vulgaire de se demander des services. C’est fascinant par ailleurs d’écouter tel ou tel expert nous évoquer un sujet dont nous ne savions rien ». A ma remarque relative à l’absence quasi-totale de représentants des « minorités visibles » parmi les convives, il me réplique, l‘air peiné : « Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Le Siècle reflète les élites de ce pays ».
Un vent éphémère de révolte
Une nouvelle aristocratie qui a senti le peuple gronder. C’était en octobre 2010 : à l’initiative du réalisateur Pierre Carles, des activistes, portés sur la critique des médias et sympathisants -pour la plupart- de la gauche radicale, s’étaient réunis aux abords du Crillon pour huer l’arrivée des adhérents du Siècle. J’avais assisté alors au curieux spectacle de cet anti-festival de Cannes au cours duquel des célébrités pressaient le pas pour ne subir les invectives potaches d’une foule en délire. Le mois suivant, l’ambiance bon enfant avait disparu : le maillage policier avait été instauré afin de réprimer férocement les manifestants, à nouveau mobilisés. Celui qui était encore le président du club, l’ex-n°2 du Medef Denis Kessler, avait saisi cette occasion pour dénoncer, dans une tribune publiée par Le Monde, les « manoeuvres d’intimidation » exercées par des « populistes irresponsables » sévissant sur Internet.
Plus d’une trentaine de citoyens, sur près de 250 personnes présentes sur les lieux, ont été ainsi embarqués dans des fourgons grâce au zèle de Michel Gaudin, préfet de police de Paris et également membre du Siècle. Rebelote enjanvier, avec deux bus acheminés vers les commissariats pour plus de 70 arrestations. Quelques mois plus tard, les opposants au Siècle, visiblement échaudés, seront moins assidus : en mai, certains d’entre eux, issus notamment du groupe des Désobéissants, seront interpellés pour « tentative de manifestation non déclarée ». Le mois suivant, deux militants d’un groupe anarchiste se feront brutalement arrêtés par la police. En juillet dernier, hormis une web-activiste et un homme facétieux avec les CRS, la place de la Concorde était quasiment vide de toute présence hostile au dîner du Siècle. Et au cours des deux derniers dîners d’octobre et novembre, j’étais le seul observateur extérieur à être sur place, à l’exception des nombreux chauffeurs de VIP et des policiers en civil -tendance jean, veste bomber et cheveux ras.
Occupy Le Siècle
Qu’est-ce que le Siècle, finalement ? Un « système de dons et contre-dons », suggère la sociologue Monique Pinçon-Charlot. Le but poursuivi par ses participants ? « Augmenter son capital social sous couvert de sociabilité mondaine ». Et si le club se prétend apolitique, le curseur de ses membres penche plutôt à droite. Comme le révélaLe Monde diplomatique, près des trois quarts du gouvernement Balladur se retrouvaient à la table du Siècle.
Pour autant, le club n’est pas une machine de guerre pour l’UMP. Plutôt l’aristocratie cool et opaque du futur, parisienne et hyper-mondialisée, nichée au cœur de la République tout en surplombant celle-ci. Non pas la France d’en haut mais la France du Très-Haut, endogène et sacralisée, intouchable et bunkérisée, possédant la richesse et influant les idées. Ou la concrétisation d’un fantasme partagé par tous les « indignés » du monde : le rassemblement, en un lieu concret et un moment précis, des puissants, tous mêlés, qu’ils soient héritiers ou nouveaux riches, corrompus ou intègres. Le Siècle, cible cruellement idéale pour toute insurrection à venir.
*** Le point de vue troublant sur le Siècle par l’un de ses membres, Alain Lambert, ex-ministre du gouvernement Raffarin. Pour avoir capturé et diffusé les images d’un dîner auquel il assistait, cet ancien sénateur UMP a dû faire amende honorable en retirant la vidéo de son site. Extrait d’un entretien avec Karl Zéro datant d’octobre 2008.
*** Exclusif : des images ont pu être saisies lors de la sortie du dernier dîner du Siècle, le mercredi 23 novembre 2011. En raison de la présence de nombreux policiers, la capture de la séquence vidéo a nécessité plusieurs contorsions pour manier la caméra en toute discrétion. Dans la pénombre, on peut néanmoins distinguer la ministre de l’Ecologie Nathalie Kosciuszko-Morizet (2’53), le directeur des Inrockuptibles David Kessler (4’17) ainsi que les journalistes David Pujadas (4’25) et Christine Ockrent (3‘18). Celle-ci s’éclipse de la soirée en adressant un au revoir de la main à l’attention de la ministre qui lui répond par un familier « Salut ». Tout naturellement.
Mis en ligne prochainement, cet article se proposera d’expliquer en détail pourquoi l’investigation journalistique des attentats du 11-Septembre est à la fois impossible -notamment en France- et pourtant indispensable au regard de la mission sociale qui incombe aux professionnels de l’information. Le traitement de cet évènement finit par révéler une “ligne de front”, une véritable fracture opposant un nouveau “Tiers-Etat” -partisan décomplexé du crowd sourcing- et le “clergé médiatique”- cramponné à un journalisme hiérarchique, cloisonné et politiquement pressuré. La diabolisation des dissidents devient d’autant plus forte que s’accentue la panique des “aristocrates” de la presse écrite et audiovisuelle, de plus en plus contestés par l’opinion publique. Au-delà de son aspect intrinsèque, le 11-Septembre est aussi un vecteur pour définir ce que doit être une authentique “société de l’information”.
En construction, ce texte sera un plaidoyer en faveur de la nécessité d’exposer l’actualité au travers des plates-formes indépendantes du “journalisme citoyen”, davantage soucieuses de l’intérêt général et plus libres de présenter des faits et autres points de vue ignorés par les médias de masse.
“This generation is burning the mass media to the ground” (Julian Assange, 28/07/11)
En préalable à la mise en ligne, annoncée initialement sur le site de La Télé Libre, de mon documentaire consacré aux délits d’initiés liés au 11-Septembre, voici, d’ores et déjà, la retranscription d’une interview réalisée avec le chercheur Marc Chesney, spécialiste des transactions financières.
Entretien avec Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich
Vous avez publié en 2010 une étude universitaire consacrée au délit d’initié. Qu’avez-vous étudié précisément?
L’objectif de cette étude était de mettre en place un système permettant de détecter d’éventuels délits d’initié commis avec des options de vente. Mes co-auteurs et moi-même avons eu accès à dix années de données financières en provenance du marché des options de Chicago. Ces données incluent par exemple les prix et les volumes traités mais excluent toute information concernant l’identité des donneurs d’ordre. Et c’est la raison pour laquelle ce travail permet d’obtenir des indices de délit d’initié sans fournir pour autant des preuves au sens juridique du terme.
Qu’est ce qu’un délit d‘initié?
Un délit d’initié est un acte déloyal qui permet d’obtenir des gains fructueux sur la base d’informations confidentielles. Il est intéressant de remarquer que les enquêtes qui portent sur les délits d’initié concernent le plus souvent les marchés d’actions et, beaucoup plus rarement, les marchés de produits dérivés qui offrent cependant de nombreux avantages aux initiés. Ils sont en particuliers bien plus discrets. Par exemple, un volume important d’options de vente achetées a très peu d’impact sur le prix de l’option et la transaction s’avère donc bien plus difficilement détectable.
Vos recherches étalées sur plusieurs années vous ont -elles rendues plus convaincu quant au soupçon du délit d‘initié relatif au 11-Septembre?
Disons que le soupçon s’est confirmé. En l’espace de quelques années, nous avons pu obtenir des données bien plus fines, plus complètes et, à chaque fois, le soupçon se renforçait. Afin de conclure, il nous manque une dernière étape, essentielle, qui concerne l’identité des donneurs d’ordre. Pour cela, il faudrait une volonté politique et des décisions d’ordre juridique. Nous n’en sommes pas là : il faudrait que le dossier soit réouvert, que l’enquête reprenne et que les autorités compétentes -la SEC aux Etats-Unis, l’AMF en France, etc- puissent identifier les donneurs d’ordre correspondant aux opérations suspectes et ainsi confirmer ou infirmer les soupçons.
Quels sont les critères pour caractériser un délit d‘initié?
Nous en avons utilisé trois : premièrement, les accroissements spectaculaires d’options de vente achetées; deuxièmement, des gains et des rendements impressionnants –comme par exemple un gain de 450% qui a été observé dans notre étude- réalisé au maximum en une semaine; et, enfin, une opération qui ne corresponde pas à une couverture puisque, pour l’initié, il ne s’agit pas de se couvrir mais de réaliser une opération fructueuse sur la base d’informations privilégiées. Ces trois critères permettent d’obtenir des probabilités de délit d’initié.
Lorsque vous avez commencé votre étude en 2002/2003, sur quelles expertises vous êtes-vous alors appuyé? Quels étaient vos premiers indices?
A l’époque, je n’avais pas encore eu accès aux données de Chicago. Par contre, des informations de Bloomberg m’étaient parvenues, soulevant déjà un certain nombre de questions. C’est en accédant par la suite, en 2005, aux données de Chicago que le soupçon s’est confirmé.
Comment ces éléments sont-ils évoqués dans le rapport de la Commission d’enquête sur les attentats du 11-Septembre?
Cette Commission a rédigé un volumineux rapport dans lequel se trouve quelques phrases concernant cette question (dans le chapitre 5) ainsi qu’une note en annexe. Ce rapport reconnaît l’existence de certaines transactions anormales, mais prétend pouvoir les expliquer. La Commission exhibe ainsi le cas d’un investisseur qui aurait acquis de nombreux contrats d’options de vente sur l’action de la société United Airlines, mais qui serait au-dessus de tout soupçon.
Les éléments tangibles permettant à la commission de conclure de manière générale, à l’absence de délits d’initiés, ne sont pas fournis au grand public de manière exhaustive. Tant que de plus amples informations de seront pas publiquement divulguées, on ne saurait s’étonner que de nombreuses personnes aient l’impression que la question de ces possibles délits d’initiés ait été trop rapidement évacuée.
Comment expliquez vous cette légèreté de traitement?
C’est manifestement un sujet délicat.
Qu’en est-il de la répartition géographique de ces transactions inhabituelles?
Nous avons eu accès à des données en provenance de Chicago et nous nous sommes donc concentrés sur les sociétés américaines. Les données pour l’Europe nous furent beaucoup moins accessibles. Nous devons, dès lors, rester plus prudents sur les conclusions. Cela étant, nous avons tout de même repéré quelques mouvements assez curieux, -en l’occurrence, des achats d’options de vente- fin août 2001, en Europe, pour des entreprises comme Swiss Re et Munich Re.
Depuis quelle ville?
Il s’agit du marché EUREX basé à Francfort.
Et ailleurs dans le monde? Comme, entre autres, le Japon, le Royaume-Uni, la France, ou Hong-Kong?
J’ai lu effectivement des rapports sur des transactions commises depuis différentes places boursières mais je n’ai pas eu accès aux données en provenance des pays concernés. Je souhaiterais pouvoir y avoir accès afin de procéder à une analyse similaire.
Techniquement, comment peut-on miser sur la chute d’une action en Bourse?
L’achat d’options de vente sur une action, permet de réaliser des profits, lorsque son cours s’effondre. En effet, après cette chute, deux possibilités s‘offrent à l’investisseur. Il pourra soit revendre ses options de vente et réaliser ainsi un profit, soit les exercer, c’est-à-dire vendre les actions, qu’il possédait au préalable ou qu’il aurait acheté juste après la chute, à un prix plus élevé que celui du marché. Il est intéressant de noter qu’il pourra réaliser des profits sans pour autant détenir au préalable les actions.
Comment expliquez-vous l’indifférence actuelle des médias sur le sujet, a contrario de leur intérêt pour cette question, une semaine après le 11-Septembre, lorsque toute l’affaire a éclaté?
Un collègue a déjà publié sur le sujet, voilà quelques années, avant l’étude réalisée par mes co-auteurs et moi-même. Il est effectivement surprenant que ce thème ne retienne pas plus l’attention de la presse. Il semblerait que de nombreux médias et probablement aussi le pouvoir politique, ne souhaitent pas ouvrir une boîte de Pandore dans laquelle pourrait se trouver des informations curieuses, délicates à manier. C’est inquiétant pour la démocratie.
Serait-ce une loi tacite du silence? Parleriez-vous d’une “omerta”?
C’est peut-être un peu trop fort mais, en tout cas, je constate que c’est un sujet qui n’est pas traité sérieusement. Le travail des journalistes devrait justement consister à aborder le problème, en indiquant précisément, quels seraient à leurs yeux les arguments fondés et ceux qui seraient farfelus. Cela devrait intéresser un large public.
Que pensent vos collègues de vos conclusions?
Elles constituent un sujet de conversation. En dehors du monde académique, c’est aussi le cas, de manière parfois passionnée. Certains approuvent, d’autres sont farouchement opposés à nos conclusions. Mais dans ce cas, des arguments fondés devraient être fournis. Il s’agit d’un travail de plusieurs années qui ne peut être balayé d’un revers de main. Il faut proposer de véritables arguments, susceptibles de contredire l’approche, ou éventuellement de l’améliorer. Nous sommes tout à fait ouverts à des critiques constructives.
Quelle est votre motivation personnelle?
Ma motivation est plus générale. Elle n’est pas uniquement centrée sur les mouvements financiers la veille des attentats du 11-Septembre. Ce que je souhaite, avec mes deux collègues, c’est de mettre en place une méthode permettant de détecter d’éventuels délits d’initié commis avec des options de vente, que cela concerne le 11-Septembre ou d’autres cas de figure. Au jour d’aujourd’hui, les enquêtes traitant de cette question se centrent presque exclusivement sur les marchés d’actions. Cela pose problème puisque les produits dérivés sont bien plus discrets : ils permettent de réaliser ces opérations fructueuses en générant beaucoup moins d’indices.
Estimez-vous avoir une démarche civique pour alerter les autorités quant aux ressorts les plus sophistiqués de la délinquance financière?
Je suis chercheur et essaye donc de comprendre et d’expliquer un certain nombre de phénomènes. Nous avons mis en place cette procédure de détection. Si les autorités financières étaient intéressées, c’est avec plaisir que mes co-auteurs et moi-même collaborerions avec elles, en utilisant par exemple notre logiciel informatique. A ce jour, je n’ai reçu aucune demande de leur part. Je ne peux que le déplorer.
Bonus : le bande-annonce “alternative”, en complément du teaser initial de mon documentaire.