1 commentaire

L’islamophobie subliminale du Nouvel Observateur

Fondé en 1964 et détenu par l’ex-mendésiste Claude Perdriel, le Nouvel Observateur est l’hebdomadaire de référence, diffusé à plus de 500 000 exemplaires, pour la gauche sociale-démocrate française.

En mars 2011, le magazine d’actualité avait pris position contre l’organisation -par l’UMP- d’un débat interne consacré à la compatibilité entre « islam et laïcité ».

A la faveur d’une pétition lancée, entre autres, avec Respect Mag et relayée par le site Oumma.com, le journal dénonçait cette « stigmatisation » des musulmans par le parti alors majoritaire. Dans un éditorial vidéo, son directeur délégué, Claude Weill, déplorait vigoureusement les « effets délétères » d’un tel débat à l’encontre de l’islam de France.
http://www.dailymotion.com/video/xhs4fm_dans-l-obs-islam-et-laicite-le-debat-qui-choque_news#.UXFkLMrk1os

Le directeur de publication, Laurent Joffrin, surenchérissait en pointant du doigt la « position très anti-musulmane » de l’UMP.

islamophobia_ridz_0033

Deux ans plus tard, à l’instar de ses confrères L’Express et  Le Point, c’est au tour de l’hebdomadaire classé à gauche de stigmatiser l’islam -de manière plus feutrée- à travers un article mis en ligne. Le 10 avril, le site du Nouvel Obs relaya ainsi un papier issu de l’Agence France-Presse à propos de l’affaire Merah. Il s’agissait de mettre en avant la parution -le lendemain, dans ses colonnes- de « l’enquête » du journaliste Guillaume Dasquié -également collaborateur des services secrets français- dont l’objet visait à présenter les hypothétiques liens précoces du Toulousain avec la mouvance narco-djihadiste en Afghanistan.

Les mots-clés de l’article, dénommés également « tags », ont été les suivants : « drogue, enquête, homicide, islam ».

NouvelObs100413

Si les trois premiers termes paraissent appropriés, le dernier laisse songeur: que vient faire la religion islamique, en soi, dans l’affaire Merah?

Le choix du terme est d’autant plus curieux que, sur une autre affaire impliquant un criminel extrémiste se revendiquant d’une autre religion, le Nouvel Obs n’évoque pas son « christianisme ». Tel est le cas à propos d’Anders Breivik comme l’illustre cet article du 18 avril.

NouvelObs180413

Un classique « deux poids deux mesures »? Breivik n’avait jamais caché sa motivation religieuse quand il se déclarait, dans son manifeste, « partisan d’une Europe mono-culturelle chrétienne ». Même si le terme de « fondamentaliste » ne peut pas lui être rigoureusement appliqué -au regard de son dédain personnel pour la pratique rituelle au quotidien-, un éminent spécialiste du nationalisme religieux, Mark Juergensmeyer, reconnaît qu’on peut néanmoins qualifier l’homme de « terroriste chrétien ». Pourtant, aucune mention au christianisme ou à un extrémisme se référant à la Bible n’est faite dans les tags du Nouvel Obs à son propos.

D’un côté, on souligne le rôle prétendument joué par « l’islam » dans l’affaire Merah; de l’autre, on omet de faire allusion au radicalisme chrétien d’Anders Breivik.

Soulignons ici que c’est le même journal qui organisa, la semaine dernière à Nantes, un débat dont l’intitulé suggère, comme le faisait remarquer le géopolitologue Pascal Boniface, un « sous-entendu » dépréciatif : « Vers un islam moderne? » (Comprenez qu’il ne l’est pas).

En filigrane, ce double traitement -à propos de Merah et Breivik- ne révèle pas seulement un préjugé islamophobe au sein de la rédaction du magazine qui a conçu et laissé passer ce tag. Il reflète également la méconnaissance du journaliste moyen de la presse généraliste française à propos de l’islam : malgré une formation universitaire bac+5 et un profil « élitiste » de plus en plus similaire (Sciences Po + école de journalisme), le rédacteur web typique de la place de Paris, généralement âgé entre 22 et 35 ans, reproduit sans sourciller les clichés du café du commerce.

Nulle surprise quand on connaît, pour les avoir fréquentées, la particularité socioculturelle des salles de rédaction de la presse nationale : une faible présence de jeunes musulmans issus des quartiers populaires et assumant leur identité religieuse. S’il est vrai que de plus en plus de noms à consonance arabe peuvent être désormais identifiés dans les articles de la presse écrite et audiovisuelle, trois tendances sociologiques se dessinent à leur propos :

* Les femmes issues de l’immigration maghrébine y sont plus présentes que les hommes (davantage cantonnés à des rôles techniques : cadreur, monteur, preneur de son).

* Les rares musulmans présents dans les grands médias affichent généralement un discours apolitique et détaché au sujet de l’islam (« modéré », « athée », « non pratiquant »).

* Fait peu évoqué : ce sont plus souvent des hommes et des femmes issus de familles bourgeoises du Maghreb, ayant bénéficié d’études matériellement confortables et héritant de réseaux dans la sphère culturelle et médiatique parisienne, que l’on peut trouver dans les rédactions les plus importantes.

Evidemment, ces trois tendances ne sont pas exclusives et il existe, de plus en plus, de jeunes Français musulmans de condition modeste -vigilants sur la question de l’islamophobie- qui arrivent à démarrer, tant bien que mal, une carrière journalistique dans les médias nationaux.

Mais une chose est patente : le Français d’origine maghrébine -enfant de prolétaires, doté d’une conscience politique et musulman assumé- aura davantage de mal à gagner -et conserver- un poste rédactionnel (et non technique) dans les rédactions de la presse hexagonale que la jeune bourgeoise maghrébine, issue d’une famille de notables et adepte consensuelle d’un islam « light » (déguisé ou aseptisé).

Pour une Intifada dans les médias

Dans les années 80, Guy Bedos tenait sur scène une revue de presse dans laquelle il qualifiait régulièrement le Nouvel Obs de « kibboutz ». Par ce mot, l’humoriste faisait allusion, de manière sarcastique, à l’importance -selon lui- du nombre de  journalistes juifs au sein de l’hebdomadaire français. Ce type de regard fut également porté, plus sérieusement, par Jean-François Kahn, ex-directeur de Marianne. Dans un entretien accordé en 2008 à Israël Magazine, l’homme reconnaissait sereinement que son propre hebdomadaire était « l’un des journaux de France où il y a le plus de Juifs sionistes » avant d’ajouter un commentaire singulier auquel pourraient pourtant souscrire, en aparté, bon nombre de patrons de la presse hexagonale :

« Je pense qu’il y a des musulmans athées – se définissant comme musulmans modérés – , des musulmans profondément démocrates et républicains.

Mais ils sont modérés parce qu’ils ont pris de grandes distances avec la dogmatique islamique.

Mais dès lors qu’il s’agit de musulmans qui adhèrent à la doctrine musulmane, je dirais qu’il n’y a pas de musulmans modérés.

La majorité des musulmans sont non radicaux et non violents mais dès lors qu’ils adhèrent à la communauté musulmane, ils adhèrent à un dogme intégriste ».

Le jour où des musulmans « visibles » (et aux multiples interprétations religieuses) investiront -sans attendre d’être adoubés par Jean-François Kahn et consorts- le secteur de l’information nationale, des tags comme « islam » à propos de l’affaire Merah n’auront plus une chance de passer.

Un commentaire sur “L’islamophobie subliminale du Nouvel Observateur

  1. La comparaison des traitements sémantiques des affaires Merah et Breivik est courte mais édifiante selon moi.
    Quant à la prise en compte du contexte socio-intellectuel (la diversité heu.. relative des rédactions en question), rarissime, est d’autant plus claire que vous l’étayez d’exemples et citations percutants. Et ouvrez sur son évolution possible.
    EllCiii

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :